La diversité, le sujet de discorde des fans de comics ?

Alors que de plus en plus d’auteurs et d’éditeurs de comics mettent en avant la diversité, une partie du lectorat ne semble pas prêt à accepter cette avancée vers le « mieux vivre ensemble ».

Nous le savions : la route vers l’acceptation de la diversité dans la pop-culture ne fait que commencer et il y aura de nombreuses embûches d’ici la fin. À la New-York Comic-Con, nous en avons eu la preuve et c’est Marvel Comics qui en a fait les frais.

Cela fait 4 ans que la Maison des Idées a décidé de mettre en avant la diversité. Même si c’est devenu un argument marketing pour obtenir du street cred, les décisions éditoriales sont osées et remarquables : Captain America est un homme noir, Thor une femme, Hulk surdoué asiatique, Ms Marvel une adolescente musulmane, Hawkeye une jeune femme, Iceman est ouvertement homosexuel, la remplaçante de Iron Man est une adolescente noire, Nova un adolescent latino, etc.

Ces décisions se tournent vers un public silencieux qui lit pourtant des comics malgré le fait qu’il ne trouve pas forcément de héros à son image. Par exemple, nous les LGBT, les personnages à qui nous pouvons nous identifier sont souvent des seconds couteaux si ce ne sont pas des troisièmes ou des quatrièmes. En effet, les super-héros au devant de la scène sont exclusivement cisgenres hétérosexuels et, très souvent, blancs et masculins. Il suffit de regarder la fameuse trinité de Marvel composée de Captain America, Thor et Iron Man : tous de beaux hommes blancs connus pour leurs exploits et pour leur conquêtes féminines. Mais, ces derniers temps, voilà que cette trinité est devenue un homme noir, une femme et une adolescente afro-américaine.

Le symbole est clair : n’importe qui peut être un super-héros et être accepté en tant que tel. Cela donne de l’espoir à n’importe qui !

Mais, comme n’importe quelle avancée progressiste, il y a ceux qui râlent prétendant qu’ils ne sont ni racistes, ni sexistes, ni homophobes (mais étrangement des hommes blancs cisgenres et hétérosexuels) invitant Marvel a plutôt créer de nouveaux personnages. Paradoxalement, c’est le cas : par exemple, Riri Williams alias Iron Heart (la remplaçante de Iron Man) et Kamala Khan alias Ms Marvel sont des personnages créés de toutes pièces, elles ne font que porter un nom et un costume que d’autres ont porté avant.

Et puis créer de nouveaux personnages, c’est bien beau mais cela fait des années que les créateurs le font et que nous devons nous cantonner à ces seconds couteaux. Marvel a donc décidé de les mettre dans les costumes iconiques l’espace d’un temps afin de les affirmer et que le public s’attache à eux.

Mais, nous avons compris le message : ces râleurs ne veulent pas qu’on soit leurs égaux. Heureusement, une partie du public adhère à ses changements. D’ailleurs, la diversité dans les comics se vend bien et elle est soutenue par une grande partie des fans.

Le problème est que cette diversité se vend bien mieux dans des réseaux de distribution différents de ceux habituels aux Etats-Unis. La distribution dans les comic shops -ou direct market – connait une véritable crise et ces titres dont nous parlons n’y trouvent pas leur public. Tous les éditeurs en souffrent, Marvel tout particulièrement puisque l’éditeur propose beaucoup trop de séries mensuelles en fascicules.

Ce système de distribution existe depuis la fin des années 60 et a explosé dans les années 80. Les comic shops ont fleuri à travers les Etats-Unis et le marché des comics s’est adapté à cela. Ainsi, tous les éditeurs de comics publient 3 mois à l’avance leur catalogue afin de permettre aux vendeurs de comics de commander les titres qu’ils souhaitent mettre dans leur magasin. C’est donc le vendeur qui décide de quels titres il va mettre en avant et, quelque part, il fait la pluie et le beau temps de l’industrie des comics.

En ce moment, l’offre est très vaste parmi tous les titres Marvel mais aussi avec le catalogue abondant de DC Comics et de Image Comics ses principaux concurrents, sans compter ceux des éditeurs indépendants. Ainsi, les vendeurs doivent faire des choix puisque toutes les semaines un comic book « événement » sort et qu’il est difficile de tout mettre en avant.

Depuis le début de cette crise du direct market, Marvel Comics a essayé de trouver des solutions avec les revendeurs, puisqu’une grande partie du système de distribution repose encore sur le direct market. Les propriétaires de comic shops se sont plaints de certains choix éditoriaux de l’éditeur qui sont vraiment problématiques mais vont jusqu’à critiquer vivement la diversité accusant la Maison des Idées d’être trop politique. Celle-ci a dû rassurer son public : il ne laissera pas tomber la diversité et ces nouveaux personnages afin contenter quelques revendeurs, les chiffres prouvent que le public adhère à ces héros inclusifs.

Sauf qu’à la Comic Con de New-York qui s’est tenue ce week-end, lors du panel habituel de Marvel Comics réservé aux revendeurs, certains d’entre eux ont à nouveau protesté contre la diversité disant que leurs clients en avaient marre de voir leurs héros remplacés par des noirs ou des « putain de gonzesses », et que le public ne voulait pas voir de baisers homo. Si de nombreux revendeurs de comics ont hué ces propos, d’autres ont tenu un discours similaire avec des mots bien plus modérés.

Il est désolant de lire de tels propos tenus par ceux sur qui repose le marché tel qu’il est conçu. Bien évidemment, tous les vendeurs de comics ne sont pas incriminés (loin de là, j’espère) et ils ne sont pas tous à mettre dans le même panier. En revanche, au sujet de la diversité beaucoup de monde semble accuser Marvel et DC de la mettre en avant et on peut lire par-ci par-là qu’il s’agit de la cause première de la chute des ventes de comics. Et si des revendeurs commencent à relayer ce genre de propos alors cela ne va faire qu’empirer les choses.

En tout cas, cela crée un malaise entre le vendeur et l’acheteur. Si les titres qui font preuve d’ouverture d’esprit sont arrêtées rapidement, ce n’est pas que le public n’existe pas, c’est qu’une barrière existe nous empêchant d’en profiter pleinement. J’ai déjà lu sur des le groupe Facebook Gay League des gens qui se plaignaient de ne pas se sentir à l’aise dans les comics shops, préférant clairement acheter en ligne. Paula de Marvel Planet parle aussi des problèmes qu’elle a rencontré en tant que fille.

Tous ces cas prouvent bien quelque chose : il faut arrêter de véhiculer les clichés sexistes, homophobes et racistes dans les comics et promouvoir ceux qui le font déjà afin que cela paraisse normal à n’importe quel lecteur de comics de voir déambuler des lectrices et des lecteurs, hétéro comme LGBT, dans les comic shops. Mais, comme je l’écrivais en début d’édito, la route semble bien longue. En tout cas, c’est également le souhait de Stan Lee, la grande figure paternelle de Marvel Comics.